
Le fichier envoyé par le géomètre pèse plus de trois cents calques, et pas deux ne portent le même nom. Voilà comment débute, sans prévenir, ma tentative numéro je-ne-sais-plus-combien de préparer un fond de plan AutoCAD propre pour un projet VRD. Débutante en dessin technique, je regarde cet empilement de traits jaunes, verts et pointillés comme on regarde une pelote de fil tombée par terre après le passage du chat.
Le fond de plan VRD qui ressemblait à un sac de nœuds
La VRD (voirie et réseaux divers), personne ne me l'a enseignée à l'école du soir que je me suis inventée toute seule à la maison: je l'apprends en pièces détachées, une semaine après l'autre. Ce plan de géomètre, je devais le nettoyer pour qu'il devienne un simple fond gris sur lequel poser mes futurs réseaux d'eaux usées. Sauf que rien n'était à sa place: les couches "Z_TRUC" et "EXIST_01" se chevauchaient comme des fils emmêlés au fond d'une boîte à couture.
Un forum de dessinateurs conseillait justement de tout imprimer en A4 pour y voir plus clair loin de l'écran. Je m'y suis mise sans vérifier l'échelle, feuille après feuille, persuadée qu'étaler le désordre sur la table suffirait à le comprendre. Résultat: des bouts de réseaux coupés au milieu d'une page, des cotes illisibles, et une table de salon couverte de papier qui ne racontait plus rien du terrain réel. J'ai fini par tout ranger dans le bac à recyclage et revenir, dépitée, devant mon écran.

Revenir à l'écran, calque par calque
Sur l'écran au moins, les choses reprennent un sens, même s'il faut du temps pour les démêler. Le géomètre ne compte pas comme moi: là où j'ai le réflexe du centimètre, lui pense plus grand, et ce simple décalage d'unité m'a fait rater plus d'un alignement avant que je comprenne d'où venait le problème. Il y a aussi ce système de coordonnées bien précis dont le nom m'échappe encore à moitié, un peu comme ces codes postaux à quatre chiffres qu'on retient sans savoir pourquoi ils commencent par tel chiffre plutôt qu'un autre. Ranger les calques par famille, geler ceux qui ne servent à rien plutôt que les supprimer, ça a fini par devenir un réflexe plus qu'une leçon apprise par cœur.
Les références externes, ces calques accrochés depuis un autre fichier quelque part sur un serveur qui n'est pas le mien, ont aussi eu leur mot à dire, mais réglées en chemin relatif elles filent enfin sans virer au rouge. Je garde cette bataille-là pour un autre soir, celui-ci est déjà bien assez chargé. Mon vieux portable, lui, n'a pas apprécié: chaque régénération d'affichage sous AutoCAD le fait souffler comme un radiateur d'appoint, et je devine que les hachures trop denses du géomètre n'aident pas. Si le sujet vous parle, j'ai raconté ailleurs mon face-à-face avec pourquoi les hachures béton AutoCAD ne s'affichent pas sur mon plan, une autre soirée entière perdue à cause d'un remplissage trop gourmand.
Ma copine jouait au handball, moi je jouais avec les calques
Ma copine du quartier avait un match de handball ce soir-là, au club, et elle m'a envoyé une photo du gymnase en me demandant si je venais la voir jouer. J'ai failli tout lâcher pour une balade à la place, direction la base de loisirs de la Forêt-Verte, à Rouen, où on va parfois traîner quand l'écran nous rend marteau. Mais le plan n'était toujours pas droit, et une reconversion, ça ne se fait pas qu'aux heures qui plaisent. Après deux ans à m'y accrocher les soirs de semaine, j'ai fini par comprendre qu'accepter de rater une sortie fait autant partie de cette reconversion que de savoir tracer un caniveau.

Chercher le bon arc, gabarit en main
Le réseau d'eaux vannes que je dessine fait un coude à l'entrée de la parcelle, et impossible de deviner au clavier quel arc de courbure lui donner sans se planter. Je sors alors mon vieux gabarit en plastique, celui qui traîne depuis toujours dans ma trousse, et je le tourne dans tous les sens contre la feuille jusqu'à sentir la bonne résistance, celle qui dit que la courbe colle enfin au coude du tuyau. Ça paraît dérisoire de vérifier une courbe à la main avant de la tracer à l'écran, mais ça m'évite de recommencer trois fois le lendemain.
C'est en cherchant ce genre de détail que je suis retombée, un peu par hasard, sur un exercice plus simple laissé de côté depuis des semaines: dessiner un poteau circulaire béton armé sur AutoCAD sans s'énerver. Rien à voir avec un réseau de VRD, mais la logique du cercle qu'on trace sans le fausser m'a aidée à comprendre pourquoi mon gabarit valait mieux qu'un coup d'œil approximatif.

La victoire discrète d'une feuille qui imprime droit
Vers la cinquième semaine de ce chantier improvisé, j'ai enfin sorti une impression au 1/50 d'un détail du plan, celui du coude justement, et les cotes tombaient rond au millimètre. J'ai relu la feuille trois fois avant d'oser y croire, certaine d'avoir raté quelque chose d'énorme. Rien. Le trait était juste, la feuille aussi, et pour une fois le fond de plan ne me trahissait pas.
La leçon que je garde de ce fond de plan VRD, la vraie, tient en une phrase: mieux vaut perdre dix minutes à vérifier une échelle qu'une soirée entière à imprimer dans le vide. Ce n'est pas grand-chose pour le client qui ne verra jamais ce fond gris caché sous ses futurs réseaux, mais pour moi, débutante encore convaincue il y a peu que le dessin technique se résumait à bien tenir sa souris, c'est une victoire qui compte. Est-ce que je saurai refaire ça sans tâtonner la prochaine fois? Rien n'est moins sûr.